Critique de "Eyes Wide Shut" de Stanley Kubrick
- 12 juin 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 juil. 2025
☆ Note : 20/20
Dernier film de l'immense Stanley Kubrick, "Eyes Wide Shut" a longtemps été considéré comme un film pas totalement abouti du réalisateur.
Selon moi, il n'en est rien et je dirais même que ce film, en plus d'être l'un de ses plus personnels, est également l'un de ses plus aboutis dans le fond comme sur la forme.
Je m'en explique.
Adaptation fidèle d'une nouvelle d'Arthur Schnitzler intitulé "Traumnovel", le film même s'il peut dérouter, n'en demeure pas moins à tous les niveaux de lecture une œuvre Kubrickienne qui s'inscrit pleinement dans la filmographie du génie visionnaire.
Film que l'on pourrait presque considéré comme testamentaire (Kubrick est emporté par une crise cardiaque une semaine après avoir montré un premier montage au studio), il semble à mille lieux de ce qu'on attendait de lui et pourtant...
Surtout lorsque l'on sait que le film a été envisagé dès 1968, juste après la sortie de "2001, l'odyssée de l'espace".
Réputé pour son caractère perfectionniste, le metteur en scène a préparé le film pendant plusieurs années et le tournage en lui même, prévu au départ pour 6 mois, aura duré plus de 19 mois et aura eu raison non seulement de la présence au casting d'Harvey Keitel (remplacé par Sidney Pollack) et de Jennifer Jason Leigh mais aurait également provoqué la rupture du couple hollywoodien le plus en vue de l'époque : les deux protagonistes Tom Cruise et Nicole Kidman.
Souvent considérée comme une œuvre complexe et fascinante, le long métrage explore les arcanes d'un couple de la haute bourgeoisie New-yorkaise, Bill Harford et son épouse Alice. Kubrick parle du couple, de la sexualité, de la jalousie, du désir.
Comme dans la plupart de ses films, la narration se divise en trois parties.
Une première partie qui montre le quotidien forcément privilégié de ce couple bourgeois New-yorkais ; Bill est un médecin ayant son cabinet en plein Manhattan et Alice est commissaire d'exposition.
Les premières scènes du film donnent le ton. Elles suivent le couple faire l'amour sur une chanson lascive de Chris Isaak puis , sur une valse de Chostakovitch, terminer ses préparatifs en vue de la réception mondaine à laquelle ils sont conviés et qui est organisée par un ami influent de Bill, Victor Ziegler (Sidney Pollack).
La caméra volontairement voyeuriste du réalisateur s'attarde sur le corps nu de la jeune femme et la montre dans son intimité la plus totale.
Au risque d'être intrusif, Kubrick fait rimer intimité et banalité. Et c'est là l'une des forces du film: de cette banalité intime va naître le malaise.
Tout d'abord, lors de cette réception, Bill et Alice vont être confrontés au désir et à la tentation sans y céder... Lui, avec deux jeunes filles et elle, avec un élégant playboy hongrois...
Durant la soirée, un incident va également marquer le jeune médecin. Ziegler, va l'appeler pour qu'il sauve sa jeune maîtresse, Mandy, d'une overdose. Tout cela, en échange de sa discrétion la plus totale.
Ce que Bill ne sait pas, c'est que cet incident va être le point de départ de son voyage au pays, non pas des merveilles, mais des cauchemars.
De retour au domicile conjugal, "aidés" par de la marijuana, le couple devise sur le désir, la jalousie et au cours de la discussion, Alice révèle à Bill que l'été précédent, elle avait été très près de succomber à l'adultère. Le monde de Bill va alors voir ses fondements trembler.
La seconde partie s'attarde sur les déambulations nocturnes de Bill après les révélations d'Alice.
Le New York interlope décrit par Kubrick est un monde parallèle où évoluent des personnages bigarrés: une femme en plein deuil qui devient très entreprenante avec Bill; un vendeur de costumes à l'accent russe et sa fille, jeune Lolita nymphomane; une prostituée douce et bienveillante.
Comme l'héroïne de Lewis Carroll, qui partage curieusement le prénom de sa femme, Bill va découvrir un univers de plus en plus curieux...
Le lien avec le monde métaphorique et onirique de l'écrivain britannique n'est peut-être pas fortuit...
L'onirisme va culminer avec la scène surréaliste de la soirée/orgie masquée à laquelle, convié par le hasard des rencontres nocturnes, il va participer mais juste comme spectateur...
La suite des évènements va être une plongée dans un monde cauchemardesque où sa vie va être en danger... Il sera "racheté" par la jeune femme qu'il a sauvé de l'overdose, Mandy, pendant la réception chez Ziegler... Qui se trouve justement parmi les participants masqués à l'orgie.
Cette scène, d'une beauté esthétique incroyable, fait naviguer le film et le spectateur dans les eaux du fantastique. Là encore, c'est dans l'intimité des corps observés que Kubrick fait appel à nos peurs primaires.
Parvenu finalement à son domicile, Bill retrouve Alice qui lui fait part d'un rêve qu'elle était en train de faire et au cours duquel elle faisait l'amour avec plusieurs hommes. Le monde des rêves... Toujours.
Dans la troisième partie du film, Bill, assailli par le doute et les questionnements décide le matin suivant d'en savoir plus sur ce qu'il lui est arrivé. Il va ouvrir une boîte de Pandore qui ne se fermera qu'au prix de sacrifices.
Comme d'habitude, chez Kubrick, le film est une expérience pour tous les sens.
La musique tout d'abord. Composée par Jocelyn Pook, celle ci crée une atmosphère envoûtante et ajoute une dimension supplémentaire à l'expérience visuelle. Les mélodies répétitives et hypnotiques renforcent le sentiment de mystère et de tension. Un sentiment que l'on ressent lors de la scène de l'orgie. Les paroles entendus sur le fond musical sont enregistrées à l'envers et font penser au latin déclamé aussi à l'envers dans "L'exorciste" de William Friedkin. Elles créent en tout cas, le même sentiment de malaise, de perte de repères.
Visuellement, le film baigne dans des couleurs et dans une lumière qui contribue au caractère onirique et mystérieux de la narration. On pense à "Shining", mais aussi et surtout, à "Barry Lyndon", toujours avec la scène de l'orgie.
En ce qui concerne l'interprétation, on peut sans aucun doute, parler d'une véritable performance pour Tom Cruise et Nicole Kidman. Pleinement investis, dans le film, les rôles de Bill et Alice resteront comme peut être les rôles les plus marquants de leur carrière.
Illustration de la pensée freudienne sur le rêve, sur le désir, sur le sexe, sur le couple, sur la fidélité, le film remet en question nos croyances et nos certitudes en la matière tout en nous donnant à réfléchir.
Film testament à bien des égards de la part du plus grand génie du cinéma, il est aussi un constat très amer sur les relations humaines et en particulier, au sein du couple. Face aux incertitudes de Bill, les derniers mots d'Alice, nous apparaissent alors comme marqués par une lucidité forcément pessimiste pour l'avenir. Les relations dans un couple sont bâties sur l'hypocrisie.
L'infidélité rêvée est elle finalement une tromperie? Kubrick laisse la question en suspens. Ou plutôt, il laisse le spectateur y apporter sa réponse... Qui sera forcément subjective.
Alice, elle, n'y voit qu'un seul remède, une seule solution: "Baiser". "Fuck" restera le dernier mot cinglant du film.
Abordant des thèmes universels tels que la nature humaine, les désirs cachés et les dynamiques de pouvoir dans les relations, "Eyes Wide Shut" est une réflexion profonde et introspective sur la condition humaine.
Il restera, surtout,comme la dernière œuvre magistrale de Stanley Kubrick.
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